Renée Findris - Psychanalyste - Cure Analytique - Psychothérapie Analytique - Psychogénéalogie - Constellations Familiales Systémiques - Ateliers & Formation Grenoble (Isère 38 - Rhône-Alpes, Fr)

Maltraitances

Les avancées et les possibilités de compréhension des besoins de l’enfant

De nos jours, la maltraitance est clairement définie. Elle consiste en toutes formes de sévices, mauvais traitements, privations et violences d’ordre physique, verbal, psychologique et sexuel.

La loi punit sévèrement les auteurs de ces actes, d’autant plus sévèrement que la victime a moins de 15 ans.

Aujourd’hui, nul n’ignore qu’une femme meurt tous les 3 jours sous les coups de son conjoint ou ex-conjoint, mais l’on sait moins qu’un enfant meurt tous les 5 jours sous les coups de l’un de ses parents ou de la personne destinée à s’occuper de lui ; cela inclut les compagnons et les nounous, plus rarement les grands-parents. Il n’est plus à démontrer que les abus sexuels sont le plus souvent perpétrés par un proche, en majorité membre de la famille mais aussi membre de l’environnement relationnel de la famille.

Les abus sexuels concernent « toute utilisation du corps d’un enfant pour le plaisir d’une personne plus âgée que lui, quelles que soient les relations entre eux, et même sans contraintes ni violence ». C’est ce que dit la loi, mais hélas il ne suffit pas qu’une loi existe pour que le délit disparaisse. Cependant « nul n’est censé ignorer la loi » et, l’information étant plus largement diffusée de nos jours qu’autrefois, on peut espérer que le citoyen responsable, dans le cas où il aurait le moindre doute, hésitera de moins en moins à les signaler à qui de droit. Je vous concède que ce n’est pas gagné…

La maltraitance qui nous intéresse ici, c’est celle qui, il y a encore quelques dizaines d’années, faisait partie intégrante de l’éducation des enfants. Beaucoup d’éducateurs confondaient alors l’éducation et le dressage. Nous sommes, malgré les lois et l’information, encore bien loin d’en être sortis, car les gestes et paroles délétères dont plusieurs générations successives ont été imprégnées continuent d’être reproduites, cela alors que l’individu concerné en a lui-même souffert.

Alice Miller, déjà en 1984,  dans « C’est pour ton bien » (voir la bibliographie en fin d’article), dit l’essentiel de ce qui peut être dit pour parvenir à comprendre comment ce qui devrait être un acte d’amour, l’éducation d’un enfant, peut être perverti dès lors que les parents sont sous l’emprise d’une compulsion de répétition. C’est ce qu’elle a appelé « la pédagogie noire ».

On verra plus loin quelques conséquences de ce mode éducatif sur les comportements et sur les choix de vie des personnes victimes de maltraitance dans leur enfance.

Il n’est plus possible aujourd’hui d’ignorer quelle proie de choix représente un enfant pour un adulte qui laisse libre cours à sa perversité. La maltraitance la plus spectaculaire, la plus médiatisée, est celle liée à l’abus sexuel, ou celle, extrême, qui amène à la mort de l’enfant.

Celle dont on parle moins, voire pas du tout, si ce n’est dans le cabinet d’un « psy », c’est celle insidieuse, banalisée, cautionnée sous couvert de principes d’éducation. C’est la violence verbale, corporelle, le chantage aux soins, à la reconnaissance, à l’affection d’un ou des deux parents ou éducateurs. Cela parle bien sûr de l’indifférence, des carences, de l’incapacité de ces personnes à assumer, à assurer leur rôle, à accueillir l’enfant, à le considérer comme une personne, un être dont la vie, la croissance et l’équilibre psychique sont de leur responsabilité.

Les pionniers – La dimension transgénérationnelle

Grâce à toutes celles et ceux (Mélanie Klein, Winnicott, Alice Miller, Françoise Dolto – avec un gros bémol pour son avis sur la séduction des enfants – Marcel Ruffo, Boris Cyrulnik, pour ne citer qu’eux) qui se sont intéressés à l’enfance après Freud et qui, pour certains, se sont dirigés vers la psychanalyse des enfants, les thérapies modernes ont fait progresser considérablement la manière d’aborder cette question. Toute thérapie digne de ce nom aujourd’hui prend en compte véritablement tout le poids des abus divers et variés dont les enfants ont été et sont encore victimes.

Cela est particulièrement explicite dans de nombreuses études de cas de Freud, mais la preuve que l’éducation peut aller jusqu’à prendre un caractère délirant se trouve, à mon sens, dans son analyse du cas Schreber. De nos jours, le père du Président Schreber serait certainement tenu pour un dangereux psychopathe, alors qu’à l’époque sa méthode faisait référence.

Par le phénomène de projection, tous ces éducateurs dresseurs et frappeurs ne font rien d’autre que tenter d’obtenir de leurs enfants, par la force et la violence, le respect qu’ils n’ont pas eu de leurs parents alors qu’ils étaient eux-mêmes des enfants.

Ce type d’éducation aboutit plus sûrement à développer le sentiment de culpabilité chez nos patients, voire même à se charger de celle des générations précédentes, comme le démontrent très bien, entre autres auteurs, Anne Ancelin dans le livre d’études de cas qu’elle a écrit en collaboration avec Ghislain Devroede. Ces adultes, soumis à la compulsion de répétition ont oublié, magie du refoulement et aussi du déni, qu’ils ont été eux-mêmes enfant et ont mis de côté du même coup tout ce que cela a représenté pour eux de brimades et de frustrations. L’adulte en souffrance qui demande un accompagnement psychothérapeutique a quelquefois les plus grandes difficultés à prendre conscience de cette aberration et à s’en dégager. Il faut le plus souvent un long travail, séance après séance, de remémoration, de libération des émotions, d’acceptation de regarder en soi comme en tout autre la présence du conflit entre l’amour et la haine, pour qu’enfin le patient parvienne à restituer aux parents la responsabilité de leurs actes.

L’étape suivante de la thérapie est tout aussi longue et quelquefois douloureuse. Car cette nouvelle vision des choses amène progressivement à se reconsidérer soi-même comme parent – actuel ou à venir- et il faut  à nouveau accueillir la culpabilité, consciente cette fois-ci, générée par la crainte de répéter les mêmes erreurs, les mêmes horreurs.

Plusieurs questions se posent :

  • Comment et pourquoi un parent devient-il un persécuteur pour son enfant ?
  • Comment un enfant battu, ou persécuté moralement, parvient-il à ravaler sa peine et sa colère, à refouler ses émotions au point de justifier les actes de ses parents en retournant la culpabilité contre lui-même et en reproduisant tout au long de sa vie les mêmes schémas, montrant ainsi la fidélité à son agresseur ?
  • Enfin, comment repérer les phénomènes de compulsion de répétition et de projection, afin de tenter de mettre un terme à ce cycle infernal ?

Alice Miller  y répond en quelques phrases : « lorsque la personne en question a été éduquée dans son enfance à une obéissance absolue, sans jamais pouvoir échapper au regard de son éducateur, elle risquera fort, une fois adulte, d’ériger en absolu toutes les théories, de leur être inconditionnellement soumise ».

D’un point de vue transgénérationnel, Anne Ancelin et Ghislain Devroede décrivent quelques cas particulièrement éclairants. S’appuyant sur leur expérience clinique, ils montrent comment un traumatisme, ou un secret détenu par le parent ou même par la famille entière, et quelquefois depuis plusieurs générations, peut être réagi et somatisé par un enfant, sans que celui-ci n’ait jamais eu la moindre information à ce sujet.

Si donc on a la preuve du point de vue de la phénoménologie que l’enfant peut porter le poids d’un traumatisme qu’il n’a pas subi, comment alors ne pas prendre en considération les dégâts que sont à même d’occasionner brimades, rejet, indifférence, humiliations, coups et autres abus de toutes sortes. On observe que, devenue adulte, la victime semble se trouver coincée dans un schéma de comportements inconscients, plus ou moins invalidants. Cela peut, selon les cas et en fonction de sa capacité à la résilience, l’enfermer dans de plus ou moins lourdes inhibitions, ou l’amener à reproduire ce qu’elle a subi, à des degrés divers, soit en le retournant contre soi, soit en étant sous l’emprise de la compulsion à la répétition.

Mélanie Klein décrit parfaitement de quelle façon se met en place la compulsion à la répétition. J’ai, sans conteste, un grand respect pour ses travaux. Lorsqu’elle expose un certain nombre de cas tirés de son expérience clinique, il apparaît qu’elle en fait une description d’une grande rigueur scientifique. Or, il me semble intéressant de noter qu’à aucun moment elle ne pose le postulat que ce qu’elle nomme le « sadisme » de l’enfant pourrait être une réaction de défense qui ferait suite à un traumatisme subi ou transmis. Mélanie Klein s’appuie sur plusieurs facteurs qu’elle estime être à l’origine des troubles observés, en particulier le fait d’être témoin de la scène primitive, ou bien dans d’autres cas la relation nettement incestueuse d’un père ou d’une mère à l’égard de son enfant. Là encore je ne trouve pas, dans le livre auquel je fais référence, qu’elle prend en compte la conduite inattentive, irrespectueuse, consciente ou non, des parents. ll me semble que ses certitudes sur le fait qu’un nourrisson blesse le sein de sa mère par pur instinct destructeur sont à mettre dans le contexte de l’époque, que ce soit sur le plan de la compréhension de l’évolution psychogénétique de l’enfant, que sur celui du rapport parents-enfants au plan de l’éducation.

Winnicott lui-même, dans son ouvrage « Jeu et Réalité » prend de la distance avec les assertions de Mélanie Klein à ce sujet : « ce que Freud et Mélanie Klein ont esquivé, c’est tout ce qu’implique la question de la dépendance et, par conséquent, celle du facteur de l’environnement. Si le mot dépendance signifie véritablement dépendance, on ne saurait écrire l’histoire d’un bébé en tan qu’individu en se référant uniquement au bébé. Il faut l’écrire en tenant également compte de l’apport de l’environnement qui va au-devant des besoins de l’enfant, ou échoue à les rejoindre ».

Et plus loin, il ajoute « nous constatons ou bien que les individus vivent de manière créative et sentent que la vie vaut la peine d’être vécue, ou bien qu’ils sont incapables de vivre créativement et doutent de la valeur de la vie. Chez l’être humain, cette variable est directement reliée à la quantité et à la qualité de l’apport offert par l’environnement lors des premières phases de l’expérience de la vie que connaît tout bébé ».

Prenant en considération que la naissance est le probable tout premier des traumatismes d’une vie, ainsi que le décrit Freud, à l’instar d’Otto Rank, je n’oublie pas que le petit d’homme, à l’opposé de la plupart des autres mammifères, est loin d’être achevé lorsqu’il vient au monde. En cela, il est totalement soumis et dépendant des bons ou mauvais soins que l’adulte veut ou peut lui prodiguer pour l’aider à parfaire sa maturation. La qualité de la relation mère-enfant (ou personne nourricière-enfant) est de la plus haute importance. La possibilité de celle-ci à mettre en place et à assumer cette relation a des conséquences diverses, heureuses ou malheureuses pour l’enfant. Lorsque la mère est en peine d’accepter son enfant et de créer une relation avec lui, il est troublant de constater à quel point le bébé, bien qu’âgé de quelques semaines seulement, réagit immédiatement à un mouvement de rejet de sa mère, fut-il à peine perceptible et souvent inconscient. Il apparaît clairement que la réaction première du nourrisson est de l’ordre de la souffrance face au manque de sens créé par la réaction de la mère, et que celui-ci entraine immédiatement après un comportement de repli. L’agressivité, en tant que réflexe de survie, se manifeste dans un second temps, ou ne se manifeste pas, du moins pas envers la mère, car l’enjeu est l’activation à tout prix de la pulsion d’auto-consevation, en lien avec le soin et la capacité de la mère à donner de l’amour à son bébé. On sait aujourd’hui qu’un nourrisson est capable de se laisser mourrir, de faim notamment mais pas seulement, par manque d’amour.

En ayant cette conscience-là des choses, tout peut être différent, pour le petit enfant de même que pour l’adulte en peine qui vient demander de l’aide à un thérapeute.

Alice Miller dit à ce propos : « si la mère ressent son enfant comme redoutable et destructeur, il faut qu’elle le dresse et l’éduque. Si en revanche elle voit dans sa colère et dans sa haine les réactions à des évènements douloureux, elle essaiera non de dompter l’enfant mais de lui faire vivre ce qu’il ressent ».

Autrement dit de mettre du sens à l’expérience.

Elle ajoute un bémol à la théorie des névroses amenée par Freud : « L’origine d’une névrose ne réside pas, selon moi, dans le refoulement du conflit pulsionnel, comme nous l’enseigne Freud, mais dans l’impossibilité d’exprimer des traumatismes subis très tôt, et dans la nécessité de refouler ses expériences. Les parents (…) ne sont pas exclusivement à mes yeux les objets de leurs désir libidineux, mais aussi des personnes réelles, qui bien souvent, sans le savoir ni le vouloir, leur ont infligé des sévices qui ne sont pas du tout fantasmatiques ».

En France, dans les même années qu’Alice Miller, Françoise Dolto disait à peu près la même chose. Elle s’est démarquée en mobilisant et sensibilisant toute une génération de parents à l’incontournable nécessité d’apprendre à considérer et respecter l’enfant en tant que personne (et non pas en tant qu’objet, d’amour ou de ressentiment), ceci en s’intéressant à son langage spécifique et en reconnaissant du sens à sa parole.

Hélas, parallèlement, elle disait aussi que l’enfant était responsable de ses désirs de séduction dirigés vers l’adulte et que celui-ci en était de fait légitime à répondre sexuellement à cette séduction…

Ce qui se passe pour l’enfant maltraité

Aujourd’hui, même si la France a pris un peu de retard sur le sujet en regard des pays du nord de l’Europe, chacun sait qu’il est répréhensible d’avoir des gestes de violence physique sur un enfant, y compris la fessée.

En effet, tout geste de violence est avant tout ressenti comme une humiliation par l’enfant. On en a plus conscience quand il s’agit de paroles, insultantes ou rabaissantes, car le message est compréhensible immédiatement. Mais quand il s’agit de fesser, de tirer les oreilles ou les cheveux, de pincer, de donner une tape ou une gifle, on a moins accès au ressenti d’incompréhension et au sentiment d’humiliation vécus par l’enfant. C’est une vraie souffrance morale qui peut, si les faits se répètent, déstabiliser l’enfant psychiquement et affectivement de façon durable.

Parce que cela génère un moment de sidération. Qu’est-ce que la sidération ? C’est une paralysie momentanée des zones du cerveau où se situe le centre des décisions et de l’action d’une part, et celles où se gèrent la mémoire, les apprentissages et la capacité à se repérer dans la domaine spatio-temporel. C’est un état provoqué par un choc lié à la douleur, la surprise, la peur. Et qu’est-ce qui génère ces émotions-là ? C’est le non-sens, l’impossibilité pour l’enfant d’attribuer du sens à ce qui est en train de se passer pour lui.

Samuel Dock, psychologue clinicien explique : « Le parent représente l’environnement de l’enfant, il est le garant de la sécurité de son univers, des règles et des gratifications qu’il peut recevoir. Lorsqu’il frappe l’enfant, il envoie voler en éclat cet univers. C’est donc d’abord de l’incompréhension que ressent l’enfant ».

Le parent est un élément clé pour l’enfant, en observant, en écoutant, à la faveur de toutes les interactions possibles, il va construire son Moi et l’estime de Soi. Le plus souvent, le parent suffisamment bon valorise, encourage, et voilà que tout à coup ces repères volent en éclat, la main qui était caressante devient brutale, la parole valorisante devient rabaissante. C’est donc bien, après la surprise et la peur, un vécu d’humiliation qui le traverse et qui s’imprime dans son corps.

On comprend là, si les faits se répètent durablement, comment cela peut marquer de façon tout aussi durable le comportement de l’enfant, puis de l’adulte qui aura vécu ces traumatismes à répétition.

C’est pourquoi même la « fessée-pour-son-bien », si ancrée dans notre culture, est prohibée. Bien sûr on ne donne plus comme autrefois la fessée en ayant baissé la culotte et même en public comme on a pu le voir dans les écoles ou les orphelinats d’autrefois ; mais pour comprendre pourquoi toute violence physique et psychique doit être prohibée, nous devons regarder ce qui se passe chez le parent frappeur ou prompt à prononcer des paroles humiliantes à son enfant, voire les deux : il s’agit d’un aveu de faiblesse, d’incapacité à maîtriser ses pulsions, à accepter la frustration du constat que son enfant n’est pas l’enfant rêvé qu’il avait imaginé. Le parent se sent atteint dans son narcissisme, ce qui génère une montée de paranoïa : l’enfant devient, l’espace d’un instant puis, hélas durablement, son ennemi personnel. Le parent devient maltraitant en étant persuadé qu’il n’a pas d’autres solutions pour « élever » son enfant. On voit bien là la confusion entre l’éducation et le dressage.

La maltraitance est une atteinte à la dignité, à l’équilibre émotionnel et psychique de l’enfant, à son développement et à ses apprentissages ; et potentiellement aussi à sa santé en général pour les cas de violences physiques extrêmes (malnutrition, fractures non soignées, etc.) L’enfant, qui avait intégré une imago parentale constructive, valorisante, tendre et sécure, se trouve devant un parent qu’il ne reconnaît plus et qui lui fait peur.

En grandissant, il va devenir un adolescent puis un adulte soit dans la soumission, c’est-à-dire envahi par cette peur dès que le représentant de l’autorité va avoir une attitude qui enclenche la mémoire du traumatisme, soit dans une révolte et donc une colère refoulée qui risque d’exploser à la moindre occasion, et c’est là qu’agit la compulsion de répétition : d’enfant frappé on devient parent frappeur et maltraitant.

Ce qui se passe lorsque la sidération provient d’une effraction 

On ne doute plus aujourd’hui que les enfants, du nourrisson à l’adolescent, sont sensibles au traumatisme, ont conscience du danger, sentent que l’environnement dysfonctionne, même s’ils ne sont pas forcément en mesure de se représenter ce qui est en jeu.

On sait de mieux en mieux, a contrario, combien une jeune personnalité en construction peut être durablement, voire irréversiblement perturbée par l’effraction d’un traumatisme.

Au sens commun procéder à une effraction signifie « enlever en brisant, faire sauter, briser, rompre », et le dictionnaire donne pour exemple « fracture de serrure effectué(e) pour pénétrer dans une propriété publique ou privée ». C’est bien de cela qu’il s’agit : pénétrer par effraction dans un espace privé, personnel, au sens où il y a atteinte à l’intégrité de la personne et, d’un point de vue psychologique, à l’intégrité de l’appareil psychique tout entier.

Louis Crocq, dans son ouvrage « Stress et trauma » donne une définition psychopathologique qui se passe de commentaire : « transmission d’un choc psychique exercé par un agent psychologique extérieur sur le psychisme, y provoquant des perturbations psychopathologiques transitoires ou définitives ».

Autrement dit, tous les domaines du développement peuvent être impactés. « Les enfants et les adolescents se construisent au terreau des relations qu’ils tissent avec les diverses figures d’attachement qu’ils croiseront dans leur vie ». S’il y a rupture de la relation de confiance établie, leur développement émotionnel peut être gravement compromis et conduire à des troubles de l’attachement et même des troubles du comportement.

L’enfant ne comprend pas forcément que l’adulte de référence dont il dépend le soumet à des actes de maltraitance. Il croit a priori que ce que lui dit ou lui fait cette figure d’attachement fait partie de ce qu’il a à expérimenter et à apprendre et il ne met pas en doute que c’est « pour son bien ». C’est le cas la plupart du temps pour les abus sexuels. En période pré-génitale, l’enfant est facilement intéressé par les jeux sexuels qui « chatouillent » agréablement et qui sont de plus amenés comme une preuve d’un amour ou d’un intérêt particulier pour lui. On comprend là pourquoi les personnes abusées pendant l’enfance mettent si longtemps à en parler et à conscientiser qu’elles ont été victimes d’abus ou de viol. Il va falloir qu’au fil du temps apparaissent des troubles, des symptômes qui vont impacter leur vie d’adulte pour que quelquefois la mémoire leur revienne et qu’elles fassent le lien avec ce qu’elles ont subi précocement.

Lorsqu’on répète à un enfant qu’il est nul, qu’il ne fera jamais rien de sa vie, qu’on l’humilie à la moindre occasion, ça peut être simplement une phrase comme « prend exemple sur ton frère ! », dite en pensant donner un bon conseil, mais ça va être entendu comme une injonction qui comporte un objectif inatteignable. De cette tension va se mettre en place en lui une certitude, une croyance qu’il ne peut réussir aussi bien que son frère et que, quoi qu’il fasse comme efforts, il n’arrivera jamais à ce que ses parents attendent de lui.

En thérapie

L’axe de travail, quels que soient les « outils » utilisés, va être de prendre en compte l’enfant intérieur dans une démarche de restitution des responsabilités à qui de droit, de lâcher la culpabilité d’avoir déçu les parents, d’avoir été cet enfant-là qui n’était pas suffisamment aimable, conforme, pour que ses parents puissent répondre à ses besoins. En s’attachant à sortir de la confusion entre responsabilité et culpabilité, le thérapeute va accompagner son patient afin qu’il sorte de son état de victime et/ou d’identification à l’agresseur.

La patience et la bienveillance du thérapeute dans la posture de parent transférentiel contre lequel le patient va pouvoir indifféremment et successivement s’appuyer et se révolter permettront peu à peu d’exprimer les affects refoulés en lien avec les traumatismes du passé. Ainsi l’on tendra à reconstruire une personnalité entravée jusque là par le poids de l’idéalisation et des croyances limitantes.

Il n’est pas aisé de prendre de la distance avec son enfance : le travail de changement et de « guérison » passe par des phases de déception et de désillusion.

Comme le dit très justement Alice Miller « Pour commencer, le patient souffre de se rendre compte qu’il a payé toute sa vie par la soumission ce qu’il prenait pour de l’affection »… et aussi « Le compromis entre la nécessité d’épargner les parents et le besoin d’exprimer ses véritables sentiments peut passer par divers mécanismes de défense ».

Il est nécessaire, même s’il sait que ses parents ont eux-mêmes été des victimes, que le patient puisse, en séance, abréagir la colère et la souffrance qu’il a été contraint de refouler pendant sa petite enfance.

Ceci est tout a fait compatible avec la prise en compte de la transmission inconsciente transgénérationnelle. L’approche en psychogénéalogie inspiré du travail de la pionnière en la matière, Anne Ancelin, va permettre de faire le tri entre ce que le sujet est aujourd’hui apte à reconnaître soit comme une transmission constructive soit comme une transmission délétère et ainsi barrer la route à la compulsion de répétition. Cela amènera à lâcher la loyauté à une méthode d’éducation qui, certes, a fait ses preuves, mais des preuves de douleur, d’incompréhension, d’humiliation, d’abus qui ne doivent plus être une fatalité ni un prétexte à se résigner.

Pour terminer ce chapitre, je vais une fois de plus citer Alice Miller, à propos de la possible réconciliation avec les parents « se réconcilier avec les parents ne veut pas dire se mettre à genoux devant eux pour leur demander pardon, (…) c’est simplement se rendre compte des parents qu’on a eus, et l’admettre. Cette démarche fait partie du deuil et elle est donc liée à la découverte émotionnelle de la réalité de la petite enfance. (…) La réconciliation avec les objets introjectés permet donc de se protéger de la compulsion de répétition, au moins dans le domaine des traumatismes qui ont été désormais vécus consciemment. »

Ce qui me semble ouvrir sur la possibilité d’aboutir à une réelle individuation.

DU POINT DE VUE DE L’ÉPIGÉNÉTIQUE

D’après les recherches d’Isabelle Mansuy et ses collaborateurs 

« L’épigénétique est la discipline de la biologie qui étudie la nature des mécanismes modifiant de manière réversible, transmissible (lors des divisions cellulaires) et adaptative l’expression des gènes sans en changer la séquence nucléotidique (ADN). »

Isabelle Mansuy, avec son équipe, s’est spécialisée dans la biologie du comportement.

Les études menées par ce groupe de chercheurs montrent que nos comportements sont déterminés par nos gènes, d’origine maternelle et d’origine paternelle.

Voici ci-après un condensé de ce que ces chercheurs nous apprennent.

Nous avons 20000 à 25000 gènes environ. C’est ce qui fait notre inné, notre bagage génétique. L’inné, c’est ce qui nous donne certaines caractéristiques.

À l’inné s’ajoute l’acquis, les expériences de vie, les effets de l’environnement dans lequel on évolue et, sur le plan de la santé mais pas exclusivement, l’exposition aux toxiques de toutes sortes. Tout cela détermine notre personnalité, notre sensibilité aux maladies et, de fait, notre longévité.

Pour ce qui est de l’influence des expériences de vie, beaucoup d’éléments sont agissants que ce soit de façon négative ou positive : alimentation, médicaments, tabac, alcool, drogues diverses, les pollutions environnementales (les écrans – retard du langage chez les enfants de moins de 4 ans), le plastique (d’actualité ! – La fleur de sel en contiendrait une quantité alarmante -), toutes sortes d’agents toxiques et en premier lieu dans la maison (produits d’entretien, aérosols, sprays…).

Toutes les cellules du corps peuvent être affectées : pour ce qui nous intéresse ici, le cerveau, mais aussi le cœur, les cellules reproductrices.

C’est inquiétant et probablement plus grave dans l’enfance et l’adolescence car, et c’est logique, le corps est en pleine croissance et les cellules sont extrêmement sensibles à l’environnement.

L’inné, nos gènes, sont transmis à travers les générations. La question qui intéresse l’épigénétique c’est : « est-ce-que nos acquis peuvent également être transmis ? ».

Ce qui amène la génétique à s’interroger sur la transmission transgénérationnelle et environnementale c’est, entre autre, l’observation des différences énormes constatées chez les jumeaux monozygotes. En effet si seul le facteur génétique était en cause, on devrait retrouver exactement les mêmes éléments dans l’ADN de l’un et de l’autre. Or, c’est loin d’être le cas.

Toutes les influences citées précédemment sont en cause, à des degrés divers et en fonction du vécu de chacun. Tout cela influence toute la vie les gamètes et passe par chaque stade de l’embryogenèse puis, en fonction de l’environnement, jusqu’à un âge avancé.

L’environnement laisse donc des traces sur les gènes et cela va être hérité à travers les générations. Les études d’Isabelle Mansuy montrent que les descendants d’une femme qui s’est trouvée être enceinte pendant une période de restriction alimentaire, voire de famine pendant la guerre, vont développer du diabète, des maladies cardio-vasculaires, de l’obésité chez les 2e et 3e générations. Cela a été vérifié sur des milliers de personnes.

Un traumatisme précoce génère des maladies psychiques et psychosomatiques qui se perpétuent au travers des générations. C’est aujourd’hui prouvé scientifiquement, il n’y a pas de gène de la dépression, ni de la schizophrénie, ni des comportements anti-sociaux, ni des addictions aux drogues. Ce sont les facteurs environnementaux, les stress traumatiques qui sont à l’origine des désordres psychiques et psychiatriques. Il y a perpétuation des profils, les facteurs génétiques sont en lien avec les comportements des générations futures dont certaines parties du cerveau ont été modifiées par les expériences vécues par les générations précédentes.

On sait aujourd’hui que dans l’ADN, il y a des cellules spécifiques responsables de la transmission de génération en génération. C’est l’ARN, synthétisé à partir de l’ADN, qui contient des molécules possiblement modifiées par les évènements émotionnels et/ou traumatiques de la vie. Etre exposé à certains traumatismes modifierait l’activité de certains gènes et provoquerait perturbations des émotions et troubles du comportement.

Autrement dit le lien biologique entre les générations entraine une modification de certaines cellules du cerveau et de certaines cellules germinales (qui viennent du sperme – les cellules germinales sont aussi un bagage épigénétique). Certaines de ces cellules vont être notoirement plus fragiles quand le traumatisme a lieu pendant l’enfance, d’autres sont moins touchées quand le traumatisme a lieu à l’âge adulte.

Nous sommes un mélange des gènes père et mère. Certains vont être actifs de façon pathologique (ex. le cancer). D’autres qui devraient être actifs peuvent être altérés en fonction de modifications dues à l’environnement, psychologique, physiologique.

Des études faites sur la souris ont observé les liens de cause à effet du stress traumatique. On génère une séparation imprévisible de plus de 3h par jour d’avec la mère, ce qui met le bébé souris en état de stress intense. Pendant ce temps, la mère est elle-même stressée de vivre des choses contraignantes alors qu’elle a laissé son petit.

Isabelle Mansuy avec son équipe a observé les résultats sur plusieurs générations de souris. Le constat est que le stress traumatique précoce altère les comportements sociaux sur 4 générations au minimum. Ces résultats montrent que les performances sont altérées, il y a une diminution remarquable des comportements sociaux adaptés, un nombre important de sujets n’arriveront pas à lire les indications qui leur permettent de reconnaître leurs pairs ce qui aboutit à la paranoïa et au retrait. On observe des dépressions majeures, une diminution des performances en général des capacités à se mobiliser face aux difficultés de la vie en particulier ; des problèmes cognitifs, par exemple dans le cas de la reconnaissance des objets, la mémoire est altérée c’est à dire qu’il n’y a pas d’acquisition de la mémoire des objets familiers. Tout ceci est bien entendu rapporté à l’humain.

On trouve bien évidemment les problèmes métaboliques : le diabète, les problèmes de glycémie (le niveau de glucose et d’insuline est notoirement bas). Après un stress de la vie courante chez le sujet non traumatisé le niveau de glucose augmente ; chez le sujet traumatisé les niveaux restent bas.

On va trouver évidemment une augmentation du risque d’addiction aux drogues.

Dans le cas de la dépression, l’expérience de laboratoire l’a démontré, les souris élevées par des mères dépressives suite à un traumatisme font des souris dépressives sur plusieurs générations. On peut onc bien dire qu’il y a une transmission génétique transgénérationnelle du stress traumatique.

Bibliographie 

  • Maltraitances et violences « prise en charge du petit enfant, de l’adolescent, de l’adulte, de la personne âgée ». Equipe de Bernard Marc. Ed Masson.
  • Comment guérir après des violences sexuelles. Dr Violaine Guérin Ed Tanemit
  • C’est pour ton bien – Racines de la violence dans l’éducation de l’enfant – Alice Miller – Ed Aubier
  • L’enfant sous terreur – Alice Miller – Ed Aubier
  • Le président Schreber in Cinq Psychanalyses – Freud
  • Inhibition symptôme et angoisse – Freud
  • Ces enfants malades de leurs parents – Anne Ancelin, Ghislain Devroede – Payot.
  • Mélanie Klein – Psychanalyse des enfants – PUF
  • Jeu et Réalité – Winnicott – Gallimard folio essais.
  • Reprenez le contrôle de vos gènes « améliorez votre vie et celle de vos descendants avec l’épigénétique » Isabelle Mansuy et Collaborateurs. Larousse Ed.



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